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Climate quitting : entre les salariés engagés et les entreprises qui le sont moins, la rupture est consommée

Une femme travaillant sur un bureau avec du lierre et des feuilles de papier volant autour d'elle
© Steevy84 via iStock

Déserter les rangs de son entreprise si elle n’est pas alignée avec ses convictions écologiques porte un nom : le climate quitting. Le phénomène touche surtout les plus jeunes, et présente un réel risque pour les entreprises.

Un tiers des 18-24 ans a déjà refusé une offre d’emploi à cause d’un manque d’engagement environnemental de la part de l’entreprise. Le chiffre ne sort pas du bonnet de Greta Thunberg mais de KPMG. Dans un rapport, le cabinet d’audit note que le phénomène ne se cantonne pas à la génération Z : au Royaume-Uni, cette proportion s’élève à 20% des personnes en poste, tout âge confondu. Cette pratique porte un nom : le « climate quitting« . Après la grande démission et le quiet quitting, les entreprises font face à un nouveau risque de pénurie de talents. Et la France n’est pas épargnée par le phénomène.

Un besoin d’alignement pro-perso…

Après des études d’ingénieur spécialisé en environnement, Gil* s’est orienté vers une carrière dans l’éco-conception. Que ce soit en interne dans un grand groupe ou en tant que consultant, il a, au bout de quelques années, compris les limites de son métier. « Éco-concevoir des produits néfastes, ça n’a pas de sens », confesse le trentenaire. Il regrette que la pratique serve encore trop souvent d’argument marketing à des acteurs qui pourraient, s’ils le souhaitaient, réduire leur empreinte de manière drastique. « Je ne parle pas ici de secteurs essentiels, comme la médecine, l’éducation ou l’alimentaire. En revanche, les univers des cosmétiques ou du luxe, par exemple, s’ancrent dans des codes qui ne permettent pas d’avoir un effet réellement positif. Toutes les actions menées restent de l’ordre du greenwashing. »

Résultat : le jeune homme a pris une décision radicale. Son métier, il ne l’exercera plus pour des entreprises dont l’objectif est de faire du profit. « Je pourrais faire de l’analyse environnementale pour une agence gouvernementale sans but lucratif, comme l’Ademe. Mais je songe plutôt à me réorienter vers un métier qui aurait plus d’utilité, plus engagé pour le bien commun. »

… qui reste un choix pour les plus privilégiés

De son côté, Benjamin* est un écolo-convaincu qui conçoit des logiciels pour un groupe technologique côté en Bourse. La réalité économique de ce père de famille, ne lui permet pas de tout plaquer. « Vaut-il mieux être dans une entreprise ‘parfaite’ mais qui n’a pas de marché ? Ou être militant au sein d’une entreprise qui n’est pas forcément engagée ? Pour l’instant, je m’accommode de la situation. Mais si je venais à devoir travailler directement pour un client très polluant, je pourrais chercher ailleurs et cela ferait partie de mes critères de choix. »

Dans une vidéo publiée sur LinkedIn, la consultante Caroline Dennett expliquait pourquoi elle mettait un terme à ses relations avec Shell. Le tout, en reconnaissant que c’était un choix permis par une situation privilégiée.

Le rôle des dirigeants

Ce que constate Benjamin, c’est que l’engagement des entreprises en termes d’environnement est lié à celui du top management. Résultat : la crise de gouvernance – et l’introduction en Bourse – de son entreprise font « passer le sujet à l’as ». La frustration est au rendez-vous. « D’un côté, j’ai la chance de travailler pour un groupe au sein duquel il y a quelques initiatives. De l’autre, elles sont très dépendantes des top managers. » Or, ceux-ci n’ont pas toujours le temps nécessaire à accorder aux stratégies green. « Lorsque chaque équipe a dû calculer son empreinte carbone, j’ai été assez moteur sur le projet. Sans appui du manager, c’est compliqué de déclencher l’intérêt des gens, ils ne viennent pas en réunion… »

Benjamin souhaiterait une plus grande impulsion des dirigeants. « Encourager les équipes à participer à une Fresque du climat, par exemple, permettrait de mobiliser les salariés. On ne va pas se mentir : c’est un peu chiant de jouer le rôle de l’écolo de service ! Alors que quand c’est le patron qui s’y met, les gens sont plus enthousiastes. »

L’important : que les entreprises aient un discours cohérent

Dans une étude publiée dans la revue académique Sage Journals en 2021, les personnes interrogées dénoncent une forme d’hypocrisie des employeurs, notamment dans le secteur de l’énergie. Entre les annonces publiques concernant la transition vers une énergie propre et les priorités présentées en interne, l’écart est parfois important. C’est notamment ce qui a poussé Steffen Krutzinna, interrogé par la BBC, à quitter la filiale du groupe Shell au sein de laquelle il exerçait un « métier lucratif ». Lorsque Shell a annoncé rétropédaler sur sa stratégie de transition énergétique, le trader a choisi de quitter le navire. « J’ai senti que générer du profit à court terme était plus important que d’assumer ses responsabilités sociales et environnementales », confiait-il au média britannique.

Benjamin, lui, regrette que son employeur puisse, dans un laps de temps très restreint, annoncer en grande pompe un partenariat avec une ONG environnementale… et se féliciter de travailler avec une entreprise pétrolière saoudienne. « Nous avons aussi vendu une branche de notre activité, à savoir un cabinet dressant des bilans carbone. Je trouve cela dommage, ça donne l’impression que, derrière une forte sensibilisation, les actions ne suivent pas toujours. » Initialement convaincu par la stratégie « net zero » présentée par son entreprise, il déchante un peu. « Derrière les discours et la bonne volonté, rien n’est vraiment appliqué. »

Quelle trajectoire pour les entreprises ?

Les mesures à prendre sont claires pour les entreprises, estime John McCalla-Leacy, directeur de l’ESG pour KPMG au Royaume-Uni. « D’ici 2025, 75% des travailleurs seront des millennials. Cela signifie que les entreprises devront adopter des plans crédibles pour s’emparer des sujets ESG si elles veulent continuer à attirer et retenir les jeunes talents. »

À l’aune de la COP28 et alors que la taxonomie européenne accélère en la matière, les entreprises devront de toute façon prendre le train en marche. Reste un choix : à marche forcée ou de façon volontaire.

* les prénoms ont été modifiés

Mélanie Roosen & Géraldine Russell

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