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La relocalisation, étape-clé de la sécurisation des chaînes d’approvisionnement ?

© OceanProd via iStock

La crise du Covid, la guerre en Ukraine puis l’inflation plaident en faveur d’un retour de la production sur le sol national. Mais gare aux solutions simplistes.

C’est un objectif, voire une obsession, depuis une dizaine d’années : relocaliser la production sur le sol français. Arnaud Montebourg avait lancé les hostilités en 2012, en posant en Une du Parisien en tant que chantre du made in France. Celui qui était alors ministre du Redressement productif militait pour que l’Hexagone préserve les usines encore présentes sur son sol et se mobilise pour en créer de nouvelles. « Cette couverture a révélé un besoin, une nécessité de réindustrialiser la France », analysait-il en septembre, à l’occasion des 10 ans de la fameuse photo.

Les dernières années lui ont donné raison. En 2020, lorsque l’épidémie de Covid frappe le monde entier, la France se retrouve d’abord à court de matériel médical : masques, blouses, gants arrivent au compte-gouttes d’Asie où leur production a été délocalisée des années auparavant. Puis c’est au tour des composants électroniques de manquer. Durant plusieurs mois, les entreprises ont traqué les fournisseurs capables de les livrer, parfois à prix d’or.

Relocaliser pour se protéger

Les entreprises découvrent alors le revers de la mondialisation et des délocalisations à outrance. « Les problèmes logistiques majeurs – notamment la fermeture des ports et aéroports – ont fait grimper le prix du transport de façon incroyable. Les entreprises étaient confrontées à la corruption, notamment au moment du passage des marchandises à la douane. Avec toutes les difficultés que cela induisait : des ruptures d’approvisionnements, la non-conformité de certaines livraisons et l’envolée des coûts », liste Irène Foglierini, professeur à l’ESCP, directrice de la formation Achats.

L’inflation galopante actuelle rappelle de mauvais souvenirs aux entreprises déjà échaudées par la crise du Covid-19. Au point que la réindustrialisation de la France devienne un sujet de mobilisation nationale, comme en a témoigné la dernière campagne présidentielle. Les écologistes y voyaient un moyen de limiter le changement climatique ; les souverainistes une façon de mettre la France à l’abri des pénuries ; les partis de gouvernement vantaient la création d’emplois et de valeur sur le sol tricolore. Résultat ? Bercy a gagné dans son giron la souveraineté industrielle et numérique à la faveur du dernier remaniement ministériel. Objectif : relocaliser les filières parties à l’étranger et favoriser l’implantation de nouvelles productions sur le territoire.

Des obstacles insurmontables

Le gouvernement y met les moyens : les plans France Relance et France 2030, respectivement dotés de 100 millions et 30 milliards d’euros, comportent tous deux un volet « relocalisations » ciblant des secteurs stratégiques (automobile, énergie, spatial, santé, électronique…). Selon une projection du cabinet PwC, ces deux plans devraient à terme permettre de rapatrier localement 5% des importations. Une estimation optimiste au regard de certains freins, listés par le cabinet : la difficulté à pourvoir les emplois industriels, un foncier peu disponible pour l’industrie et l’incompatibilité d’un programme de réindustrialisation massive avec les engagements écologiques français.

De son côté, la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol), qui a publié à l’automne 2020 un rapport sur les relocalisations, rappelle que « déclinée de façon radicale, une politique de relocalisations nécessiterait un détricotage des relations commerciales et des chaînes de valeur internationales qui structurent aujourd’hui la production mondiale de la plupart des biens industriels ». « Une telle politique serait en pratique hors de portée dans de nombreux secteurs pour des raisons géographiques, technologiques ou économiques », prévient le think-tank. Et d’égrener des obstacles parfois insurmontables : coûts locaux trop importants (énergie, main d’œuvre), pénurie de savoir-faire, manque de disponibilité locale des matières premières. D’autant plus dans une période où le prix de l’énergie s’envole… « La localisation des sites de production s’est longtemps faite sur le seul critère du coût de main-d’œuvre, détaille Olivier Fontanille, directeur transformation des opérations industrielles au cabinet de conseil Wavestone, à nos confrères du Figaro. Désormais, il faut tenir compte du coût de l’énergie, mais également de celui du transport et, plus globalement, de leur résilience. »

Choisir ses combats

En définitive, « sauf motif impérieux et en l’absence de solution alternative plus efficace, le véritable enjeu n’est donc pas de relocaliser la production de nos consommations courantes mais de nous positionner sur les segments créateurs de valeur dans l’économie contemporaine« , estime ainsi la Fondapol, qui conseille de limiter les relocalisations à un périmètre très restreint.

© Fondation pour l’innovation politique (septembre 2020)

Pour cela, encore faut-il convaincre les entreprises de produire en France grâce à des mesures très concrètes. « Pour quelles raisons une entreprise choisit-elle de produire en France et surtout d’y rester ?, interrogeaient Sonia Bellit, Caroline Granier et Caroline Mini, cheffes de projet au sein du laboratoire d’idées La Fabrique de l’Industrie, dans une tribune publiée en 2020. Là est la question essentielle. Les compétences de la main-d’œuvre, la qualité de sa formation comme celle des infrastructures, l’efficacité des écosystèmes locaux, le cadre réglementaire et fiscal… sont et ont toujours été les ingrédients primordiaux de la résilience de notre tissu industriel. »

Mélanie Roosen & Géraldine Russell

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