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Le mythe des brevets : « Je pensais qu’un brevet donnait des droits. En fait, cela donne juste le droit de se défendre »

Stephan Auberger, fondateur de Salveco, a déposé plusieurs brevets
© DR

Un brevet est-il un rempart infranchissable ? Non. Mais il est une étape indispensable à la sécurisation de sa propriété intellectuelle.

Déposer un brevet est le réflexe de beaucoup d’entreprises innovantes. Une étape incontournable pour sécuriser leur propriété intellectuelle et se développer sereinement sur de nouveaux marchés, notamment étrangers. Pour autant, le brevet n’est pas un rempart infranchissable par la concurrence. Stephan Auberger, qui a fondé l’entreprise Salveco, spécialisée dans la production de désinfectants écologiques, l’a appris à ses dépens. Malgré plusieurs brevets de portée mondiale, il subit les contrefaçons de concurrents peu scrupuleux. Interview.

L’innovation est au coeur de l’activité de Salveco. Comment s’est créée l’entreprise ?

Stephan Auberger : J’ai fondé le laboratoire Salveco en 1997. Les produits de l’entreprise utilisent le principe de la technologie de la chimie du végétal, c’est-à-dire le fait d’utiliser des substances végétales pour fabriquer des détergents en solutions aqueuses. À l’époque, c’était une pure innovation, cela ne se faisait pas encore. Et puis, en 2010, nous avons élargi notre gamme aux produits biocides à base végétale. En d’autres mots, des désinfectants sains, où l’on remplace l’actif désinfectant le plus communément utilisé comme l’ammonium quaternaire par de l’acide lactique.

Et vous avez breveté ces deux innovations. Était-ce pour vous un passage obligatoire dès le départ ?

S. A. : Quand vous avez une bonne idée, elle ne reste pas longtemps confidentielle. Je sais qu’il faut utiliser l’innovation pour valoriser sa structure. L’innovation, c’est compliqué : cela demande beaucoup de temps et d’argent. Mais ça permet à l’entreprise d’acquérir un savoir-faire. En 1997, j’ai déposé des brevets pour pouvoir vendre et promouvoir ce savoir-faire qu’on avait acquis. Et puis, cela prouvait l’antériorité de la meilleure des manières. Je savais que la chimie polluante ne pourrait pas perdurer et que l’industrie allait breveter à tout va de nouveaux produits. Nous, nous voulions faire valoir notre recherche et la science sur laquelle elle était fondée. Nous voulions faire reconnaître que nous fabriquions des produits efficaces, hautement performants avec des ingrédients d’origine végétale exclusivement. Le brevet était la preuve non seulement qu’on était les premiers à le faire mais qu’il s’agissait d’une rupture technologique. C’était une valeur ajoutée à la valeur de notre R&D.

C’était aussi un argument financier. Nous avons développé une technologie durant 15 ans, investi 3 millions d’euros pour ça. Nous attendons un retour sur investissement. Et notre modèle économique est fondé sur la licence de nos brevets. Quand vous êtes une petite PME, si vous voulez vous développer à grande échelle, vous devez promouvoir votre technologie auprès d’acteurs majeurs, de marques qui ont la capacité de déployer votre technologie le plus largement possible. Pour cela, il faut des arguments : faire entrer des fonds reconnus à votre capital, labelliser vos produits… Ou avoir un brevet.

Vous avez fait le choix de déposer des brevets valables dans le monde entier. Pourquoi ?

S. A. : Nous avions beaucoup d’ambition (rires) ! Et nous faisions face au protectionnisme américain. Les Américains protègent beaucoup et très bien leurs innovations. Déposer des brevets mondiaux, cela nous permettait d’être les premiers et de nous défendre contre des copies partout dans le monde.

Vous avez utilisé les brevets comme un rempart. Cette stratégie a-t-elle fonctionné ?

S. A. : Après les premiers brevets, nous n’avons pas vu de réelle copie ou mal intentionnée. En tout cas, pas qui représentait un manque à gagner pour nous. Plus tard, Salveco a été copié en France et en Europe, tant sur les compositions chimiques que sur la communication autour de la chimie végétale. Mais je voyais cela comme une valeur ajoutée : si l’on est copié, c’est que le boulot est bien fait ! Et les copies étaient moins bonnes que nos produits.

Mais je me suis vite rendu compte qu’avoir un brevet ne valait pas grand-chose quand on est attaqué. Ce qui fait la force du brevet, c’est la capacité à le défendre. J’ai été surpris de constater qu’un brevet se conteste facilement. Et que ça ne suffit pas de montrer que le contrefacteur a utilisé la formule mot pour mot. C’est violent parce que je pensais qu’en ayant un brevet, on avait des droits. En fait, cela donne juste le droit de se défendre. Et c’est ce que je fais face à des concurrents mal intentionnés qui utilisent des copies de notre formule sans nous payer de droits pour cela.

Pour autant, vous n’avez pas hésité à déposer de nouveaux brevets en 2010.

S. A. : J’y étais obligé. En matière de désinfection, de produits biocides, la réglementation oblige à obtenir une autorisation pour les produits, qui ne peut s’obtenir qu’en dévoilant une bonne partie de la formulation. Et puis, tous les grands laboratoires me disaient alors que ce que je faisais ne pouvait pas marcher ! Je savais que j’avais une innovation entre les mains. Je devais donc la breveter pour la protéger avant de faire sauter ce verrou technologique.

Plus tard, la désinfection a cristallisé des enjeux écologiques et économiques. L’industrie utilisait des produits polluants et dangereux, qui posaient des problèmes sanitaires. Or on désinfecte partout, tout le temps donc ces produits représentent un énorme marché.

Quel conseil donneriez-vous à une entreprise qui souhaite déposer un brevet aujourd’hui ?

S. A. : Rédiger son brevet non pas avec un cabinet spécialiste de la propriété intellectuelle mais avec un cabinet qui défend la propriété intellectuelle. Je pensais qu’un brevet attestait d’une innovation, prouvait qu’il n’y avait pas d’antériorité et je l’ai rédigé dans cette optique. En fait, j’aurais dû le rédiger dans l’idée qu’il pouvait être attaqué. Il aurait dû présenter mes points forts de façon indiscutable, scientifique, avec davantage de preuves dans le cas où je me ferais attaquer.

Biographie

Après un doctorat scientifique obtenu à l’université de Nancy, Stephan Auberger a fondé Salveco, en 1997. Il en est le directeur général et le directeur de l’innovation.

Mélanie Roosen & Géraldine Russell

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Ink
il y a 6 mois

Quelle est la différence entre « un cabinet spécialiste de la propriété intellectuelle » et « un cabinet qui défend la propriété intellectuelle » ?