Jean-Guilhem Darré (SDI) : « Protéger les petites entreprises de l’inflation est un enjeu de souveraineté »

Jean-Guilhem Darré
© SDI

Les petites entreprises souffrent, plus que les autres de la conjoncture ! Et ne pas prendre les mesures nécessaires pourrait peser sur l'ensemble de l'économie française.

Les entreprises retiennent leur souffle face à la conjoncture économique. Certaines se retrouvent dans des situations de grande crise. Les plus touchées ? Les plus petites structures, qui, malgré les aides de l’État, doivent parfois prendre des mesures drastiques. Certains patrons de TPE, notamment, ne se versent plus de salaire, révèle Jean-Guilhem Darré, délégué général du Syndicat Des Indépendants (SDI). Avec l’ambition de représenter 98% des entreprises du territoire, l’organisation a pour objectif de défendre les intérêts des TPE et PME auprès des pouvoirs publics. Interview.

Quelles sont les conséquences directes de l’inflation sur les dirigeants d’entreprise ?

Jean-Guilhem Darré : Ce qui vient immédiatement en tête, c’est l’augmentation du coût des matières premières – qui touche tous les secteurs, pas uniquement celui du bâtiment. Mais ce n’est pas la seule variante qui augmente les coûts de production : la flambée des coûts de l’énergie est aussi très pénalisante. Enfin, compte tenu du fait que le Smic est indexé sur l’inflation, il faut également prendre en compte l’augmentation du coût du travail. Tout cela représente des coûts supplémentaires pour les dirigeants.

Pour faire face, les entreprises doivent-elles augmenter leurs prix ?

J.-G.D. : Contrairement à ce que déclare Bruno Le Maire, il ne suffit pas pour les entreprises d’augmenter leurs prix. Les petites entreprises et les travailleurs indépendants se retrouvent souvent au bout de la chaîne économique. Ils subissent toutes les répercussions qui se trouvent en amont et font directement face au consommateur final. Répercuter ces coûts supplémentaires sur les prix, c’est risquer de se couper de sa clientèle… qui peut se tourner vers de plus grosses structures. C’est pour cela que les TPE et dans une certaine mesure les PME sont beaucoup plus touchées que les grands groupes. Le monde du B2C est aussi plus exposé que celui du B2B.

Quels sont donc leurs leviers d’action ?

J.-G.D. : Dans un tel contexte, le premier réflexe d’un dirigeant d’une petite structure, c’est de diminuer sa rémunération. Il faut comprendre qu’un patron considère souvent son activité comme son bébé : pas question de la lâcher du jour au lendemain, de baisser les bras. Même en période difficile, il y a une sorte d’optimisme face à l’avenir. C’est aussi ce qui explique que le taux de liquidation judiciaire direct atteint 80% pour les TPE : les dirigeants se disent toujours que « ça ira mieux plus tard ». Au-delà de la question de la rémunération, il existe d’autres moyens de serrer les boulons. Par exemple, concernant les économies d’énergie, il peut s’agir de modifier ses horaires d’ouverture, d’acheter de nouvelles ampoules moins énergivores… Il y a aussi différentes astuces selon les métiers : les restaurateurs vont changer leurs menus pour éviter de proposer des plats qui demandent de longues cuissons ou préparations, par exemple.

Les baisses de rémunération s’appliquent-elles aussi aux salariés ?

J.-G.D. : C’est tout l’inverse. Les petites entreprises manquent de personnel. Elles cherchent à recruter – non pas parce qu’elles sont en forte croissance, mais parce qu’il faut combler les postes de salariés qui sont partis. Pas question de faire des économies sur les salaires !

Les aides du gouvernement sont-elles suffisantes pour accompagner les entreprises face aux difficultés ?

J.-G.D. : Les mesures mises en place vont dans la bonne direction… mais sont insuffisantes. Il a par exemple été décidé de plafonner l’augmentation du prix de l’énergie à 15% l’année prochaine. Il y a aussi la règle des 3% : Bruno Le Maire a indiqué que si le coût de l’énergie représentait 3% du chiffre d’affaires de 2021, et qu’un dirigeant constatait un doublement de sa facture énergétique en 2022, ainsi qu’un excédent brut d’exploitation négatif, alors il pouvait demander des aides. Vous trouvez cela compliqué ? Nous aussi. C’est très complexe pour les TPE, pour qui accéder à l’excédent brut d’exploitation demande parfois de faire appel à un expert-comptable. Bien souvent, financièrement, cela ne vaut pas le coup de demander cette donnée.

Selon vous, quelles mesures supplémentaires faudrait-il que l’État mette en place ?

J.-G.D. : De nombreuses entreprises ont épuisé leur PGE et sont encore sous le coup de dettes de l’Urssaf. La question qui se pose est donc de soulager la trésorerie des entreprises sans que l’État ne doive mettre la main à la poche. Le gouvernement pourrait proposer un allongement de droits de 2 ans pour le PGE, par exemple. Du côté de l’Urssaf, il est envisageable d’imaginer un nouvel étalement des dettes. Mais il existe d’autres problématiques, notamment celles des loyers commerciaux. Dans le cadre de la loi pour le pouvoir d’achat, il est prévu un plafonnement de 3,5% pour l’indice des loyers commerciaux (ILC). Le problème, c’est que tous les baux commerciaux ne sont pas réévalués sur la base de l’ILC. Il existe 2 autres indices : l’indice coût construction (ICC), qui concerne tous les baux antérieurs à novembre 2014, et l’indice des loyers des activités tertiaires (Ilat). Il serait judicieux d’étendre le plafonnement à ces 2 indices pour couvrir le maximum d’entreprises.

Pourquoi est-il essentiel, pour l’économie nationale, de faire attention aux petites entreprises ?

J.-G.D. : Depuis la crise du Covid, on a l’impression que la bonne santé des petites entreprises est l’une des priorités du gouvernement. La question, c’est de savoir jusqu’où s’exprime cette sensibilité. La situation est très délicate, et c’est important d’en avoir conscience. Or, le tableau dressé par l’État a l’air positif : l’apprentissage se porte bien, les chiffres du chômage donnent espoir… Mais lorsque l’on regarde dans le détail, les petites entreprises sont en souffrance. Depuis le début de l’année, on constate une accélération forte des défaillances des TPE. Elles sont pourtant essentielles à la vitalité du tissu économique. L’Insee a étudié une notion intéressante, celle de la dynamique de calcul des emplois créés. On a tendance à penser que ce sont les grandes entreprises qui créent le plus d’emplois. Mais d’après l’Insee, c’est un raisonnement tronqué. Certes, leur « stock de salariés » grandit d’une année à l’autre. Mais ceux-ci sont issus de structures que les grands groupes achètent. Pour 100 salariés achetés, 70 sont licenciés. Dans les chiffres, ça fait toujours 30 personnes de plus dans l’entreprise. A contrario, une TPE qui crée de l’emploi n’en détruit pas. Par ailleurs, les petites entreprises emploient localement, consomment localement, font appel à des savoir-faire locaux, et proposent des savoir-faire locaux aux grandes entreprises… Leur activité est un élément clef de l’activité économique nationale. C’est un véritable argument de souveraineté : il faut protéger les petites structures en temps de crise.

Biographie

Après un Master 2 Droit des Affaires obtenu en 1991 à l’Université de Bourgogne, Jean-Guillhem Darré intègre le Syndicat des Indépendants en 1997. Tout d’abord juriste au sein de l’organisation, il en est à ce jour le Délégué Général.

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