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Pourquoi « l’inspiration porn » dessert les personnes en situation de handicap

Un sportif avec une prothèse en carbone
© IURII KRASILNIKOV via iStock

Sur LinkedIn, en conférence ou dans la presse, les personnes en situation de handicap sont souvent présentées comme des superhéroïnes. Le phénomène porte un nom : l'inspiration porn.

« Je ne suis pas votre source d’inspiration, merci. » C’est ainsi que l’humoriste Stella Young, qui souffrait de la « maladie des os de verre », avait choisi de titrer sa conférence TED en 2014. Le thème ? « L’inspiration porn » (ou « porno inspirationnel, en français), ce phénomène qui vise à ne présenter les personnes en situation de handicap que comme des sources d’inspiration.

Près de 10 ans plus tard, rien n’a changé. L’inspiration porn est présent partout et surtout dans la sphère professionnelle. Sur LinkedIn, en ouverture des événements B2B, en atelier au sein des entreprises… Les parcours, tous plus incroyables les uns que les autres, de personnes en situation de handicap servent à motiver les équipes, à les pousser à toujours plus se donner et… à mieux discriminer.

L’inspiration porn comme « nouvelle mythologie »

Boutayna Burkel est CEO de la plateforme The Helpr. À l’occasion de la rédaction d’un livre blanc sur le handicap en entreprise, elle a identifié une « nouvelle mythologie » autour du handicap. « Il y a désormais une lecture au prisme de l’empowerment, du développement personnel poussé à l’extrême. La personne en situation de handicap est présentée comme une figure puissante, capable de dépasser tous les obstacles. » Boutayna Burkel n’a pas tort de parler de mythologie, tant le champ lexical associé au handicap sur les réseaux s’y rapporte. Alice Devès, fondatrice du média spécialisé Petite Mu déplore ainsi l’emploi à tout va du terme « héros », qui aurait pour corollaire de présenter comme « faibles » les personnes qui ne font pas de leur handicap une force. « Par ailleurs, le handicap permet des opportunités, mais ce n’est en aucun cas notre identité. Ne considérer quelqu’un que pour son ‘héroïsme’, c’est ne le définir que par son handicap. »

L’inspiration porn invisibilise

« Le danger avec ces nouveaux role models, c’est qu’ils invisibilisent toutes les autres personnes en situation de handicap. Tout le monde ne peut pas être dans l’hyperpuissance et la résilience » alerte Boutayna Burkel. Dans un article publié sur LinkedIn intitulé « Stop au slogan ‘dépasser son handicap' », l’entrepreneuse Juliette Augeix, elle-même en situation de handicap, dénonce aussi le phénomène. « On ne dépasse pas un état de santé, explique-t-elle. Il faut reconnaître que les personnes en situation de handicap ont des expériences diverses et complexes ! Le nier en mettant en avant un discours uniforme tend vers le validisme. »

L’inspiration porn rend difficile la question du handicap au travail

Autre conséquence néfaste de la dynamique, le renforcement de certains préjugés sur le lieu de travail. « S’il suffit aux handicapés de se dépasser, pourquoi sensibiliser à la question du handicap au travail ? D’un coup, la responsabilité sociale de l’insertion ne repose plus que sur l’individu qui subit les difficultés », martèle Juliette Augeix. Dans son article LinkedIn, elle poursuit : « En sacralisant le dépassement de soi par-dessus tout, nous effaçons les difficultés inhérentes aux handicaps ; rendant encore moins claire la nécessité d’avoir un environnement adapté, surtout au travail. »

Un point de vue partagé par la psychologue spécialisée Clara Mautalent. « Les entreprises considèrent que ceux qui n’ont pas transcendé leur condition ‘pourraient bien se bouger’ – ou devraient, en tout cas, arrêter de se plaindre. Alors que la question de l’inclusion devrait être collective, l’inspiration porn rend tout cela très individualiste », conclut-elle.

Mélanie Roosen & Géraldine Russell

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Céline Mathijsen
il y a 6 mois

Lecture très inspirante! (Je plaisante :P) merci pour cet article qui est très lucide et aide à mettre les choses en perspective. La même tentation existe en psychiatrie, celle de mettre les pairs-aidants avec un rétablissement clinique excellent au-dessus des autres (effet inverse que la déstigmatisation). Merci