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Entrepreneuriat : faut-il être « vieux » pour être pris au sérieux ?

Une jeune femme levant les yeux au ciel face à sa collègue plus âgée qui la sermonne
© fizkes via iStock

Le mythe du jeune start-uppeur qui se lance dès le berceau continue de faire rêver… mais omet les difficultés rencontrées lorsque l’on monte son entreprise avant 30 ans.

Ils sont partout : en couverture de Forbes, sur la scène des TedX, mis en vedettes sur LinkedIn… Les jeunes entrepreneurs continuent de faire rêver. Les moins de 30 ans sont inspirants et leur aura est telle qu’on en oublierait presque que lancer son entreprise aussi jeune comporte son lot de difficultés. Témoignages.

William Eldin, fondateur de XXII et entrepreneur en série depuis ses 15 ans : « On pousse les jeunes à entreprendre mais on ne leur dit pas que le banquier en face d’eux aura 55 ans »

« J’ai commencé à entreprendre dans la musique. À 15 ans, j’ai créé mon label. Je faisais beaucoup de musique électro. C’était bizarre de devoir faire signer des dérogations à mes parents pour pouvoir me produire en boîte… Mais c’était sympa. Là où ça a été moins sympa, c’est lorsque j’ai sorti mon premier son commercial et que j’ai été usurpé par les éditeurs. Je travaillais en radio et on m’a expliqué que pour séduire les maisons de disques, il fallait faire de la musique avec des paroles en français. Avec une amie, on a sorti Disco Bitch. Sony nous en a proposé une certaine somme en nous assurant que c’était le prix. On a accepté l’offre, Sony a gagné des millions, et moi, ça m’a bien dégoûté de me faire entuber alors que j’avais sorti un tube de l’été. Je ne sais pas si ça a brisé une carrière mais je n’ai pas voulu retourner dans la musique.

Je me suis donc tourné vers une autre de mes passions… La vitesse ! Après m’être fait flasher, j’ai ouvert à 18 ans une boutique d’avertisseurs de radars. Mon âge a clairement été un frein vis-à-vis des établissements bancaires. J’ai donc dû justifier d’un chiffre d’affaires pour avoir un emprunt. On encourage les jeunes à entreprendre mais on oublie de leur dire qu’en face, leur banquier aura 55 ans. Je ne comprenais rien non plus à ce que me racontait mon comptable, qui m’a un peu baladé. J’ai même écopé d’un contrôle fiscal ! Idem, pour ouvrir mes boutiques en province : les agents immobiliers ne voulaient même pas me faire visiter les locaux qu’ils avaient à disposition. La question de la légitimité se pose tout le temps. Par exemple, je commandais des pages de publicité dans Auto+. Lorsque j’arrivais en rendez-vous avec la régie publicitaire, j’étais reçu par le stagiaire. J’avais beau être client, patron de 3 boutiques, avoir du succès… je n’étais pas pris au sérieux. De l’autre côté de la barrière, dans le milieu ou auprès de mes clients, j’étais une sorte de petite mascotte, de petit geek.

Lorsque j’ai rencontré Fabien Pierlot, le fondateur de Coyote, et que je me suis associé au projet, ma jeunesse a moins été un problème. Je faisais partie d’une entreprise solide, Fabien avait 10 ans de plus que moi… J’avais 23 ans et je gérais 85 millions d’euros de chiffre affaires, tout allait bien. Jusqu’à ce que Coyote soit interdit. Les fonds d’investissement nous ont reproché de ne pas être assez performants en termes de lobbying. Au lieu de me nommer directeur général, ils ont placé quelqu’un qui venait du CAC 40 mais qui ne connaissait ni le produit ni les clients. Je trouvais ça injuste, j’avais l’impression qu’on associait mon âge à un manque de connaissances. Idem au moment de l’introduction en Bourse : lors des rendez-vous, les gens autour de la table avaient 35 ans au moins, étaient tous en costume-cravate. On les écoutait beaucoup plus que moi : j’avais 10 ans de moins et ne portais pas le même uniforme.

J’ai ressenti cette mise à l’écart jusqu’à mes 28 ans. J’étais riche et on ne va pas se mentir : tu es plus crédible lorsque ton portefeuille est bien rempli. Désormais, j’ai 37 ans, et les gens de 40 ou 45 ans que je rencontre me font sentir que je suis de leur côté. Je ne l’ai pas vu venir ! »

Louis Lalanne, fondateur de Meet My Mentor à 21 ans : « Certains interlocuteurs se permettent, dans la forme, des remarques qu’ils ne feraient pas à d’autres »

« À l’origine de mon entreprise, une passion : celle de la politique. Lorsque j’avais 15 ans, j’ai monté au lycée une association sous forme de club pour proposer à des dirigeants de venir échanger avec les étudiants que nous étions. À l’époque, je n’avais pas de réseau, mais j’ai contacté 300 députés. Certains ont accepté et sont venus débattre avec nous dans des cafés. Pendant mon année de césure à Sciences Po, ce club est devenu un forum numérique proposant à des centaines d’étudiants des webinaires avec des dirigeants – qu’il s’agisse de chefs d’État, de prix Nobel ou de chefs d’entreprise. De très beaux noms sont intervenus, d’Anthony Blinken à Emmanuel Faber. Je n’avais pas d’expérience business mais je voulais exploiter mon réseau et être indépendant professionnellement. Alors, j’ai lancé ma boîte.

Au départ, il s’agissait d’une plateforme de masterclasses vidéo. Ça n’a pas fonctionné : YouTube regorge de contenus gratuits du genre. En 2022, nous avons pivoté pour devenir une agence de conférenciers. Mais l’aventure n’a pas été facile. Lorsqu’on lance son entreprise, on a besoin de porter toutes les casquettes : celle de la compta, du marketing, du développement commercial, de la communication, du développement produit… Ça m’a un peu pris au dépourvu mais j’ai pu m’entourer des bonnes personnes pour m’accompagner. Mon réseau et mon équipe n’ont pas suffi à avoir du succès avant le pivot. Le problème, c’est que face à l’échec, si l’on ne persévère pas, rien ne se passe… Mais si l’on s’acharne, on passe pour un jeune entrepreneur à l’égo démesuré, ‘celui qui sait tout’. Ce n’est pas évident de trouver le juste au milieu.

Par ailleurs, dans certains échanges, j’ai pu sentir que l’âge jouait. Je me souviens notamment de l’e-mail qu’un directeur pédagogique m’avait envoyé. En substance, il me disait que j’étais trop jeune pour que ma solution soit innovante. Dans la forme, ce n’était pas très sympa et je ne pense pas qu’il aurait tourné les choses ainsi si j’avais eu 50 ans. Paradoxalement, c’est ce qui m’a poussé à me remettre en question. Et c’est aussi l’essence de l’entrepreneuriat : chercher à toujours s’améliorer, à trouver de meilleures solutions. Aujourd’hui, j’ai un nouveau produit et une meilleure confiance en moi. Bien sûr que les prospects le ressentent. Je ne suis plus en position d’infériorité, je réponds à un besoin et les clients sont satisfaits. »

Yannis Sioudan, fondateur d’Interférence Press à 24 ans : « Certains clients ont profité de mon jeune âge pour dévaloriser mon travail »

« Mon parcours universitaire me destinait plutôt à travailler dans la banque ou la finance. Mais plusieurs stages en agences de communication et de relations publiques m’ont détourné de cet univers. Lorsque l’agence de presse spécialisée dans la mode pour laquelle je travaillais a fermé, j’ai pu récupérer certains de ses clients. C’était en 2014, j’avais 24 ans et j’ai créé mon agence à ce moment-là.

J’étais jeune et peu expérimenté d’un point de vue commercial… ce dont ont profité les clients que j’accompagnais. Contrats payés à la pige, tarifs négociés à la baisse, surcharge de travail, malhonnêteté pour arrêter les contrats du jour au lendemain… J’ai l’impression que les clients détectent le potentiel des jeunes et profitent de leur inexpérience pour ne pas les payer à leur juste valeur. Il y a aussi un côté ‘à la cool’, informel, qui peut faciliter les abus. En ce qui me concerne, ces pratiques venaient aussi bien de petites boutiques que de grosses boîtes, ou d’agences en vogue. Je vois bien, avec le recul, que je manquais de crédibilité. 10 ans plus tard, j’ai encore parfois l’impression, lorsque je me retrouve face à des clients qui ont une cinquantaine d’années, que je reste peu crédible à leurs yeux. Il y a une espèce de réticence à considérer le savoir-faire des plus jeunes. Pourtant, j’ai une plus grande assurance qu’à mes débuts. J’ose contacter des prospects, intervenir dans les médias. J’ai même participé au TedX organisé par Paris Dauphine.

Aujourd’hui, j’interviens auprès d’étudiants. Au programme de mes cours, je partage l’importance de valoriser son savoir-faire et son savoir-être. C’est vraiment ce qu’il m’a manqué : comprendre qui j’étais, quelle était ma valeur et pourquoi les clients devaient me faire confiance. Désormais, lorsque j’embauche des stagiaires ou travaille avec des gens plus jeunes que moi, je mets un point d’honneur à bien me comporter. Je suis heureux de les faire grandir et de leur permettre de s’intégrer plus facilement que moi dans un système qui a ses failles. »

Mélanie Roosen & Géraldine Russell

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